L’Université hébraïque de Jérusalem pleure la disparition de la Professeure Ada Yonath, décédée le 31 août 2026 à l’âge de 87 ans. Lauréate du prix Nobel de chimie en 2009, elle fut la première femme israélienne à recevoir un prix Nobel et l’une des grandes figures de la biologie structurale moderne.
Née à Jérusalem en 1939, Ada Yonath commence son parcours scientifique à l’Université hébraïque de Jérusalem, où elle obtient une licence en chimie en 1962 puis un master en biochimie en 1964. Elle poursuit ensuite un doctorat en cristallographie aux rayons X à l’Institut Weizmann des Sciences, avant de consacrer une grande partie de sa carrière à une question fondamentale : comment le ribosome, cette extraordinaire machine moléculaire présente au cœur de nos cellules, transforme-t-il l’information génétique en matière vivante ?
Du code génétique aux protéines
Pour comprendre l’importance de ses travaux, il faut revenir à l’un des mécanismes essentiels de la vie.
Notre ADN contient l’information génétique nécessaire au fonctionnement de l’organisme. Cette information est copiée sous forme d’ARN messager, qui transporte les instructions jusqu’aux ribosomes.
Le ribosome peut être comparé à une usine moléculaire extrêmement sophistiquée. Il lit les instructions contenues dans l’ARN messager et assemble, dans un ordre précis, les acides aminés qui formeront les protéines.
Or les protéines sont partout : l’hémoglobine transporte l’oxygène, l’insuline participe à la régulation de la glycémie, les anticorps nous défendent contre les agents infectieux, tandis que d’autres protéines constituent nos muscles, notre peau, nos cheveux ou participent aux milliers de réactions chimiques indispensables à notre organisme.
Autrement dit, l’ADN contient le programme ; le ribosome permet à ce programme de devenir fonction biologique.
Un défi que beaucoup pensaient impossible
À la fin des années 1970, Ada Yonath entreprend de déterminer la structure tridimensionnelle du ribosome à une résolution proche de l’échelle atomique.
Le défi est immense. Le ribosome est constitué d’ARN et de protéines et rassemble des centaines de milliers d’atomes. Sa taille, sa complexité et sa fragilité rendaient sa cristallisation extrêmement difficile. Plusieurs équipes avaient échoué à obtenir des cristaux permettant une étude suffisamment précise par diffraction des rayons X.
Ada Yonath persiste.
Son équipe réalise quelque 25 000 tentatives avant d’obtenir les premiers cristaux de ribosomes en 1980. Elle contribue également au développement de techniques de cryo-biocristallographie permettant de refroidir les cristaux à très basse température afin de limiter les dommages provoqués par leur exposition aux rayons X.
Après près de deux décennies de recherches, le verrou finit par céder.
En 2000 et 2001, les travaux menés par Yonath et d’autres équipes permettent d’établir à haute résolution les structures tridimensionnelles des sous-unités du ribosome bactérien. Les chercheurs peuvent désormais observer cette gigantesque machine biologique avec une précision sans précédent et comprendre comment elle participe au décodage de l’information génétique et à la formation des protéines.
Une découverte fondamentale… avec des conséquences médicales très concrètes
Cette avancée allait dépasser largement le champ de la recherche fondamentale.
Les bactéries possèdent elles aussi des ribosomes et ne peuvent survivre sans produire leurs protéines. C’est précisément pour cette raison que de nombreux antibiotiques ciblent le ribosome bactérien.
Les structures obtenues grâce aux travaux récompensés par le Nobel ont permis de visualiser en trois dimensions la manière dont différents antibiotiques viennent se fixer sur le ribosome et perturbent son fonctionnement : certains empêchent la lecture correcte de l’information génétique, d’autres bloquent la progression de la protéine en cours de fabrication ou interfèrent avec différentes étapes de sa synthèse.
Ces recherches ont également permis de mieux comprendre comment certaines bactéries développent une résistance aux antibiotiques.
Cette connaissance de la structure atomique du ribosome ouvre ainsi la possibilité de concevoir plus rationnellement de nouvelles molécules capables de cibler les bactéries pathogènes, tout en cherchant à épargner davantage les cellules humaines et, aujourd’hui, le microbiome. Dans un monde confronté à l’augmentation des bactéries multirésistantes, cette dimension de son héritage scientifique reste particulièrement actuelle.
Le prix Nobel de chimie 2009
En 2009, Ada Yonath partage le prix Nobel de chimie avec Venkatraman Ramakrishnan et Thomas A. Steitz, « pour leurs études de la structure et de la fonction du ribosome ».
Le comité Nobel souligne alors que leurs travaux ont permis de montrer à quoi ressemble le ribosome et comment il fonctionne au niveau atomique, offrant à la fois une compréhension nouvelle de l’un des processus les plus fondamentaux du vivant et des outils précieux pour le développement de nouveaux antibiotiques.
Ada Yonath devient ainsi la première femme israélienne lauréate d’un prix Nobel et, à l’époque, seulement la quatrième femme de l’histoire à recevoir le Nobel de chimie.
Un héritage scientifique et humain
L’histoire d’Ada Yonath est aussi celle d’une remarquable persévérance scientifique.
Lorsqu’elle entreprit de déterminer la structure du ribosome, son projet suscita scepticisme et parfois même dérision. Elle poursuivit pourtant cette recherche pendant des décennies jusqu’à contribuer à rendre visible, presque atome par atome, l’une des machines les plus essentielles à la vie.
De ses premières études à l’Université hébraïque de Jérusalem jusqu’au prix Nobel, son parcours rappelle ce que la recherche fondamentale peut produire lorsqu’on laisse aux scientifiques le temps et la liberté de poursuivre des questions dont les applications ne sont pas encore connues.
Les Amis suisses de l’Université hébraïque de Jérusalem s’associent à l’Université et à la communauté scientifique internationale pour rendre hommage à une scientifique d’exception, dont les découvertes continueront d’influencer la biologie, la médecine et la recherche sur les antibiotiques pendant de nombreuses années.
Que sa mémoire soit une bénédiction.
Crédit photo : Stephen Epstein

